Vosges : le témoignage de Fernand Balay, fils de l'un des gendarmes déporté

A la suite de notre article sur le choix de la 500ème promotion de l'Ecole de Gendarmerie de Chaumont. Le fils de l'un des gendarmes a tenu à nous écrire.
Ecole de Gendarmerie de Chaumont Le "passant" numéroté de la 500ème promotion
Les élèves de la 500ème promotion de l'Ecole de Gendarmerie de Chaumont ont voté et choisi leurs parrains

Le choix des élèves s'est porté sur cinq gendarmes vosgiens, de la brigade de Provenchères sur Fave, morts en déportation au cours de la seconde guerre mondiale après avoir été arrêté pour des faits de résistance. 

Fernand Balay, le fils d'Albert Balay, l'un des gendarmes déportés a tenu à nous écrire, pour apporter ses souvenirs, son témoignage de cette nuit d'octobre 1944, où la Gestapo est arrivée à Provenchères, en démantelant la filière de passeurs à laquelle ils participaient.

Nous vous publions son témoignage tel que nous l'avons reçu. 


"Un enfant dans la guerre.

Octobre 1944, les troupes américaines approchent de Saint-Dié-des-Vosges.

Nous habitons la gendarmerie de Provenchères sur Fave à 13 km de St-Dié, en zone réservée, près de la frontière de l'Alsace annexée.

C'est le temps où le sabotier travaille et vend encore beaucoup, où passent les scieurs de long ambulants -on scie à force de bras, pas de moteur-, où le bois descend des forêts à la schlitte, c'est aussi le temps où les véhicules munis d'un "ausweis" sont équipés d'un gazogène et carburent au gaz pauvre - lever à 4h du matin pour "griller" le gazogène, le recharger en charbon de bois, le rallumer, démarrage au plus tôt à 8 heure-. C'est aussi le temps des tickets de rationnement.

J'ai sept ans, je suis le fils du gendarme Albert Balay qui, fait prisonnier à Bains les Bains (1***) en juin 1944, a choisi de servir en territoire occupé pour éviter la détention- une des clause issue de Wiesbaden lui « offrait » cette possibilité.

Sur la route qui borde la gendarmerie passent, se pressant vers le col de Saale,les convois des troupes allemandes: convois de vaincus, troupes à pied, beaucoup de très jeunes gens, beaucoup de soldats agés, camions tirés par des chevaux, charrettes à boeufs, le tout poussant devant soi les animaux de ferme razziés.

L'aviation alliée est très présente.

Les convois sont mitraillés ,de même que la gare, dès qu'un train y stationne même peu de temps.

Quelque fois ont lieu des combats de chasseurs, les douilles tombent en cliquetant dans les champs.

Un bourdonnement quasi permanent occupe le ciel: les bombardiers alliés passent en formation serrée, direction l'allemagne,laissant chacun derrière eux une trainée de condensation . Réunies ces trainées forment presque un nuage; Les forteresses volantes sont toujours hélas moins nombreuses au retour.

Les allemands qui occupent le village sont nerveux, un jour revenant de la boulangerie, -pauvre pain de farine de fève noir et gluant-, un SS à trois mètres, me vise avec son fusil, par bonheur son camarade baisse le canon de sa main et manifestement lui dit son désaccord.

Les gendarmes reviennent un matin avec du matériel parachuté pour la résistance, ce matériel- dont des armes est soigneusement caché en attendant de servir.(2***). Nous aurons, longtemps après la guerre un colt 45 et ses balles dans un tiroir de la cuisine, il sera confisqué par un gendarme à qui ma Mère en a parlé.

Un soir notre vie et celle de toutes les familles de gendarmes va basculer,voir (3***)

Il doit être aux environs de minuit quand nous sommes éveillés par des rafales de pistolet mitrailleur et un haut parleur hurlant « rendez vous ». Le ciel noir est illuminé par les balles traçantes.

Un collègue de mon père arrive par la porte de derrière, manifestement les allemands n'en connaissent pas l'existence, il propose de s'enfuir par les jardins, j'assiste à un court débat, on y renonce pour ne pas risquer des balles sur femmes et enfants,
Mes parents m'ordonnent de rejoindre ma chambre, là j'ai peur parce que pour la première fois de ma vie j'entends un homme pleurer, c'est un gendarme qui, déjà pris, supplie mon père de se rendre. Que lui faisait-t-on?
La porte a été ouverte, les SS sont rentrés accompagnés par deux miliciens coiffés  du béret au gamma,ils ont l'accent du midi et à une question de ma mére se diront toulousains.

Dans le grenier nous avons du foin pour nourrir quelques lapins, un SS m'y traine et m'observe pendant qu'un autre donne des coups de baillonnette dans le tas de foin.

On me redescend, on me déshabille, une fois nu on m'interroge -un SS et un milicien- mon père sort-il la nuit? Est-il un terroriste?....Je suis abruti de froid, je n'ouvre pas la bouche, le SS m'appuie son pistolet mitrailleur sur le ventre sans plus de résultat, je suis incapable de prononcer un mot tant je grelotte.

Paradoxalement je n'ai pas peur, seul m'habite le sentiment d'un immense malheur.

Le lieutenant SS qui commande le groupe interrompt la séance, il est jeune, très blond je le suis aussi, il dit à ma mère que je ressemble à son fils, pour cette raison il ne déportera pas les enfants de moins de seize ans.

Il laissera une femme de gendarme pour garder les plus jeunes, mais emmène tous les hommes et les autres femmes, dont ma mère enceinte de 6 mois;ces dernières  seront relachées plus tard quand les hommes partiront pour le camp de Shirmeck près ddd Natzweiler- Strutthof,via le local de la Gestapo à Saale, Non sans avoir subi interrogatoire et tortures dans les deux lieux. Arrivée au KL  Shirmeck le 14 octobre 1944.

Tous les hommes du village sont aussi déportés, peu reviendront, aucun gendarme ne  reviendra, nous apprendrons plus tard qu'ils ont été classés « Nuit et Brouillard »(4****)

Sur la façade de la gendarmerie se trouve une plaque à la mémoire de ces gendarmes morts en déportation, ils appartenaient tous au mouvement de résistance dirigé par leur lieutenant à St Dié, ils sont de ceux qui ont sauvé l'honneur de leur arme, (6***)

Ma mère et moi nous réfugions dans une ferme isolée , la ferme Combrimont (sur les hauteurs de Lusse)- les allemands peuvent se raviser. Mon père a prévu cette solution « en cas de malheur »

J'ai une très grande reconnaissance pour la famille qui nous a accueillis et que je n'ai jamais revu. Quand, adulte, je suis retourné sur les lieux, la ferme était la résidence de vacances d'une famille allemande.

Un jour un bombardier allié en difficulté larguera sa bombe à 200 mètres de la ferme, des hauteurs nous verrons l'incendie de St Dié par les troupes allemandes ( 13 novembre 1944), puis quelques temps plus tard les premiers soldats  américains passeront nous jetant chewing-gum, bonbons à la cannelle, revues...

Nous rentrons à la gendarmerie laquelle est occupée par des GI, notre armoire sert de ratelier d'armes au grand scandale de ma mère qui finit par obtenir de réoccuper son logement.

Avec les camarades de mon age ou plus agés je ramasse tout ce qu'une armée en déroute laisse derrière elle : fusils ( une dizaine), bandes de mitrailleuse, casques, obus non utilisés- nous dévissons la tête pour récupérer la poudre qui se présente pour moitié sous forme de long tuyau que nous appelons des spaghettis, c'est follement amusant de les enflammer et de la faire exploser sous la semelle de la chaussure, la poudre nous sert à fabriquer des fusées avec un tube d'aspirine écrasé( à l'époque ces tubes sont en aluminium)

Tout nous sera confisqué par les jeunes gendarmes arrivés en remplacement des disparus. Il me reste la douille percutée d'un obus de 80. 

Dans le village cantonnent les GI. Les convois partant vers le front défilent des journées entières, un jour ma mère et moi attendrons deux heures pour traverser la route , c'est une ambulance conduite par une jeune femme qui stoppera pour nous le permettre.

Un autre jour ma mère d'origine italienne essaie de discuter avec un GI de même origine, hélas il est du sud, elle est du Nord, ils se comprennent très mal.

Quan aux enfants, nous sommes des petites pestes mendiant les douceurs, pillant sans vergogne les GI dès qu'ils ont l'imprudence de nous tourner le dos, montres et lampes torches sont les objets les plus convoités, Je ne me souviens pas de ce que j'en ai alors fait.

Et puis les GI s'en iront au combat remplacés par les goumiers de l'armée De Lattre, armée bien plus pauvre: pas de camion, des ânes pour le transport, pas de chewing-gum, pas de bombons à distribuer, mais des oranges.
Nombre d'entre eux mourront hélas sur les pentes du ballon d'Alsace.

Nous reconnaitrons un jour les GI que nous avons connus en cantonnement dans le village dans des camions refluant vers la France, au passage ils nous font signe que les allemands reviennent. Ces derniers ne sont finalement jamais arrivés, j'ai appris depuis que la cause de cette retraite était la contre offensive allemande en Alsace (1er au 25 janvier 1945). L'armée De Lattre l'a contenue.

Mon père est mort le 25 avril 1945 dans le camp de concentration d' Ebensee ( Kommando de Mauthausen,Autriche) - il sera passé à Dachau et Auswitch qu'il quittera en janvier 1945 lors d'une marche de la mort pour rejoindre Welsch (Kommando de Mauthausen.

Mon frère Serge était né en février.

Dès le décès de mon père confirmé nous avons été priés de libérer l'appartement pour permettre l'installation du gendarme remplaçant et de sa famille.

Après,,, c'est la galère pour ma mère, démarches pour une pension misérable, recherche d'un travail compatible avec un nourisson à charge, et surtout lutte pour sortir de la déprime consécutive au malheur.  Economiquement c'est la vraie misère.

Le seul « secours » que nous recevrons est la médaille militaire attribuée à mon pére à titre posthume.

Jusqu' à ma puberté j'ai fait deux rèves récurrents: le cauchemar où je revivais cette nuit dramatique de l'arrestation des gendarmes et la joie toujours déçue au réveil de voir descendre mon père du train de retour;  Ma mère ne s'est jamais totalement remise de la perte d'un compagnon adoré.  En ce temps là on ne parlait pas de psychothérapie.

1***Il encadrait une section de "joyeux", ces personnes sorties de prison pour être incorporées .
2*** Le résultat du parachutage a peut-être été apporté aux gendarmes par des habitants du village. Voir 3***
3*** Deux versions sur les causes de cette arrestation:

-Toute la brigade participe activement à l’action du réseau Sengler qui fait passer en zone libre évadés, alsaciens refusant le service allemand, pilotes abattus...Ce réseau de résistance (réseau Sengler) aurait été vendu par une alsacienne Jacqueline Webert qui fut jugée et condamnée. Effectivement à la même époque le réseau fut démantelé par la gestapo.

- Le maquis de l'Ormont à 4/5 kilometres à l'ouest de Provenchères sur Fave attend un parachutage d'armes (fin septembre/début octobre 1944? non précisé), il est démantelé par la Gestapo 3/4 jours avant ce parachutage. En conséquence, lors de l'arrivé des avions personne n'est là pour faire le feu de balisage.

Par hasard lors de l'arrivée des avions, un feu brûle à l'est de Provenchères , après avoir tourné en cherchant la drop-zone les avions larguent leur chargement à cet endroit.

Les villageois témoins de ce parachutage se précipitent pour le recueillir, trouvant les armes un peu chaudes à garder ils les apportent à la gendarmerie dont ils connaissent l'action de résistance.Une personne du village aurait dénoncé ce fait, d'où l'arrestation des gendarmes( et aussi celles des hommes du village).

Je crois plus à cette version des faits qu'à une dénonciation par Jacqueline Webert qui ,certes,une fois arrétée à reconnu les membres du réseau Sengler devant la gestapo, mais notre Mère m'a plusieurs fois parlé d'un homme suspect de ce fait puisque délivré par la gestapo dès son arrivée à Shirmeck, elle me l'a même désigné et nommé lors du repas du 50eme anniversaire à Provenchères (j'étais à table placé immédiatement à sa droite). Je n'ai pas retenu le nom...

4*** En fait un gendarme n'habite pas la gendarmerie, lorsqu'il s'y rend le matin pour effectuer son service il est prévenu par un habitant de l'arrestation de ses collègues. Il se cachera jusqu'à la libération.

J'ai interrogé les gens du village sur les dates de ces arrestations, curieusement la mémoire collective a occulté ces dates, nul ne s'en souvient. Pour les gendarmes la date la plus probable est la nuit du 10 au 11 octobre 1944,en effet ils sont arrivés au Kommando de Shirmeck le 14 octobre apès avoir été détenu d'abord à Provenchères puis à Saale.

 6*** Ils ont aussi appartenus au  réseau Sengler a faire passer en zone libre puis libérée les évadés, pilotes alliés abattus...etc
Sur ce réseau voir l'annuaire 1995 de la société d'histoire du val de Villé (67220)

Ce texte est rédigé quand j'ai eu 76 ans, à partir de mes souvenirs, bien évidemment enrichis par les connaissances acquises à l'age adulte, un témoignage et ma consultation de textes dont les annuaires 1995 et 2005 de la société d'histoire du val de villé (67)"

Parcours en déportation :

Balay Albert Henri né le 24/04/1911 à Meyrannes -Gard - France

Arrêté avec ses collègues gendarmes par la Gestapo secondée par de miliciens dans la nuit du 10 au 11 octobre 1944, à Provenchères sur Fave -Vosges.
13octobre 1944 incarcéré au SL Schirmeck -Vorbruck- Alsace annexée
29 Octobre 1944 Déporté au KZ Dachau, matricule 120 933, .catégorie de déporté : "Scutzhaft", maintenu en quarantaine ( block 17 ou 25?) , jusqu'au départ pour Auswitch.

24 Novembre 1944 déporté au camp de concentration d'Auswitch - convoi dit "des vosgiens".
2 fevrier 1645 déporté au camp de concentration de Mauthausen , commando de Sonovitz, matricule 125 185, catégorie "Schutzhaft" ( sch)
25 Mars envoyé au Kommando de Gundskirchen aussi appelé Wels
25 avril 1945 (le lendemain de son 34ieme anniversaire) décédé au camp de concentration de Mauthausen Kommando d'Ebensee Camp de travail Solvay (mines de chaux)

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