Économie du Grand Est : une résistance de façade qui inquiète les experts-comptables

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Les chiffres semblent stables. Mais derrière cette apparente accalmie, les fondamentaux de l'économie du Grand Est se fissurent. C'est le message que délivre Catherine Hanssen, présidente de l'Ordre des Experts-Comptables du Grand Est, au vu des données du premier trimestre 2026.

Publié : 6h56 par
Économie du Grand Est : une résistance de façade qui inquiète les experts-comptables

Des chiffres qui rassurent… en surface

Le dispositif ImagePME, qui agrège les déclarations de TVA de plus de 49 000 établissements du Grand Est, dresse un tableau en trompe-l'œil. « En apparence, notre économie régionale semble résister », reconnaît Catherine Hanssen. Mais la présidente de l'OEC est formelle : il faut « rentrer plus profondément dans les chiffres » pour mesurer la réalité.

Car si l'activité paraît globalement stable sur un an, elle ne tient pas compte de l'inflation  (1,7 % en mars, 2,2 % en avril selon l'INSEE). « Ces chiffres sont non seulement négatifs, mais en plus ils ne sont pas retraités de l'inflation. Ça veut dire que globalement, les volumes se tendent, il y a moins de volumes », résume-t-elle.

Janvier, puis le décrochage

La dynamique du trimestre raconte à elle seule l'histoire de ce retournement. Janvier affiche un sursaut encourageant, porté par un effet de rattrapage après une fin d'année 2025 difficile. Mais dès février, le soufflé retombe : l'activité recule de 0,8 % par rapport à 2025. En mars, la chute s'accélère, à -2,5 %.

« On voit vraiment un réel infléchissement », insiste Catherine Hanssen. Et les raisons ? Un cocktail de facteurs conjoncturels internationaux : hausse des coûts de l'énergie, tensions sur les matières premières, difficultés d'approvisionnement. « Tout ce manque de visibilité fait que tout le monde repousse des décisions d'investissement », explique-t-elle. Résultat : les trésoreries se tendent, et les chefs d'entreprise naviguent à vue.

Des secteurs dans la tourmente

Plusieurs pans de l'économie régionale passent sous leur niveau d'activité de 2025. La restauration traditionnelle affiche un indice de chiffre d'affaires (ICA) à 93,3, l'hébergement-restauration à 96,3. Le commerce de détail souffre lui aussi : habillement (91,9), chaussures (92,3), meubles (92,9). Les industries extractives, elles, reculent de près de 10 % (ICA 90,4), signe, selon Catherine Hanssen, que « les matières premières ne sont plus commandées ».

Ce qui préoccupe particulièrement la présidente, c'est que ces secteurs étaient déjà fragilisés l'an dernier. « On commence à creuser encore plus le trou », dit-elle. Et les défaillances d'entreprises s'accélèrent, avec une tendance nouvelle et alarmante : « Les entreprises qui vont à la barre du tribunal ne sont souvent pas en redressement. Elles vont en liquidation directe. » Faute de perspective de retournement, les dirigeants jettent l'éponge sans attendre.

La trésorerie, nerf de la guerre

Derrière les indices, c'est la question de la trésorerie qui cristallise les inquiétudes. Les retards de paiement se multiplient, y compris du côté du secteur public. « L'État, il faut quand même le dire, ne respecte pas toujours les délais de paiement, loin de là », pointe Catherine Hanssen. Pour des TPE et PME qui doivent honorer salaires, charges fiscales et sociales, et fournisseurs, l'attente devient vite insoutenable.

À cela s'ajoute l'impossibilité croissante de répercuter les hausses de coûts sur les prix de vente. Absence de clauses de révision, décalage entre les indicateurs utilisés et la réalité du marché… « On ne peut pas répercuter de l'une à l'autre. Chacun ne peut pas payer », résume-t-elle. Un cercle vicieux qui touche, cette fois, « vraiment toutes les entreprises ».

Quelques îlots de résistance, à nuancer

Certains secteurs tirent leur épingle du jeu. Les activités immobilières (ICA 106,6) et la construction de maisons individuelles (104,7) progressent, après plusieurs années difficiles. Le commerce de voitures et de véhicules légers (106,3) se redresse. L'horlogerie-bijouterie affiche même un spectaculaire +16,9 %.

Mais Catherine Hanssen invite à la prudence. « L'immobilier partait de très bas en 2025 », rappelle-t-elle. Quant à la bijouterie, sa hausse de chiffre d'affaires s'explique avant tout par la flambée du cours de l'or : « C'est un effet prix, pas un effet volume. Et à mon avis, la marge ne va pas être fabuleuse sur 2026. »

Un horizon chargé pour le reste de l'année

Sur les prochains mois, la présidente de l'OEC ne se veut pas optimiste. « Le deuxième trimestre 2026 ne va pas être bon du tout », tranche-t-elle. Les effets des tensions internationales sur l'énergie et les approvisionnements mettront du temps à se résorber. Avril et mai seront pénalisés par les ponts, juin et juillet par la saisonnalité estivale.

Et au-delà, une autre ombre pointe à l'horizon : les élections présidentielles de 2027. « Les administrations et les secteurs publics n'prendront pas forcément de décisions parce qu'ils attendent l'issue des élections », prévient-elle. Un attentisme supplémentaire pour des entreprises qui partent « déjà de très très loin ».

Le message de l'Ordre des Experts-Comptables du Grand Est est donc clair : les voyants sont au rouge, et la sonnette d'alarme a été tirée — « par toutes les organisations patronales, de concert, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps ».

Catherine Hanssen explique la situation
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang
Trésorerie à sec, liquidations directes sans même passer par le redressement judiciaire....
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang
Le contexte international pèse lourd sur l'économie du Grand Est
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang