Cancer chez les seniors : la Lorraine en campagne contre le retard de diagnostic
Entretien avec le Dr Jean-Yves Niemier, praticien hospitalier au CHRU de Nancy et coordinateur médical de l'UCOG Lorraine
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Un patient sur trois atteint de cancer a plus de 75 ans. Pourtant, 20 % des personnes âgées reconnaissent avoir attendu plus d'un an avant de consulter, malgré des symptômes évocateurs. Face à ce constat alarmant, l'Unité de Coordination en Oncogériatrie Lorraine (UCOG Lorraine) a lancé début 2026 une vaste campagne régionale de sensibilisation. Le Dr Jean-Yves Niemier, praticien hospitalier au CHRU de Nancy et attaché à l'Institut de Cancérologie de Lorraine, en est le coordinateur médical. Il nous explique les enjeux de cette initiative et les raisons d'un retard encore trop fréquent.
Un diagnostic souvent trop tardif : pourquoi ?
Le cancer est une réalité du vieillissement : 65 % des cancers sont diagnostiqués après 65 ans. Mais ce qui préoccupe particulièrement le Dr Niemier, c'est le délai qui s'écoule entre l'apparition des premiers signes et la prise en charge médicale.
Les raisons sont multiples. Du côté des patients et de leur entourage, il y a d'abord une tendance à banaliser les symptômes. « Des signes qui pourraient inquiéter un sujet plus jeune ont tendance à être minimisés chez la personne âgée, en les attribuant au vieillissement ou à des maladies diverses, en général toujours bénignes », explique-t-il. S'y ajoute une appréhension des traitements : certains patients, persuadés que la chimiothérapie ou la chirurgie serait trop lourde pour eux, préfèrent ne pas savoir — et attendent. « Quand ils attendent, c'est souvent trop tard, car le cancer évolue quoi qu'il arrive. »
Du côté des professionnels de santé, le médecin pointe également des lacunes. Sans employer le terme à la légère, il évoque des bilans parfois retardés, nourris d'idées reçues : l'idée que le cancer évoluerait plus lentement chez la personne âgée, ce qui est « complètement faux », ou qu'elle ne souhaiterait pas être traitée. Des représentations qui peuvent conduire à différer des examens pourtant nécessaires.
Le rôle clé de l'entourage
L'entourage familial joue un rôle que le Dr Niemier juge « primordial ». Les troubles cognitifs, les syndromes démentiels ou simplement la crainte de déranger peuvent conduire une personne âgée à taire ses symptômes. C'est là que la vigilance des proches devient décisive.
La campagne de l'UCOG Lorraine recense une dizaine de signes d'alerte à connaître : amaigrissement inexpliqué, fatigue anormale, modification du transit, perte d'autonomie progressive... « Même 2 ou 3 kilos perdus, à partir du moment où l'on constate un amaigrissement d'au moins 5 % de la masse corporelle habituelle, cela doit alerter », insiste le médecin.
Le message adressé aux familles est simple : ne laissez pas traîner. Incitez vos proches à consulter. « Si ça vient de l'entourage, peut-être que la personne âgée sera plus encline à le faire. »
L'oncogériatrie : adapter le traitement à la fragilité, pas à l'âge
L'oncogériatrie est une spécialité encore jeune, elle a émergé au début des années 2000, mais déterminante pour les patients âgés atteints de cancer. Son principe fondateur : le traitement ne doit pas être adapté à l'âge, mais à la fragilité globale du patient.
« La fragilité est multidimensionnelle », explique le Dr Niemier. Elle englobe les maladies associées, l'isolement social, les troubles cognitifs, la dépression, la dénutrition... Un bilan complet permet d'évaluer ce niveau de fragilité et d'orienter la prise en charge, parfois même d'améliorer l'état du patient avant d'engager un traitement.
En pratique, les oncologues adressent en évaluation les patients de plus de 75 ans présentant une suspicion de fragilité. L'équipe de l'UCOG réalise alors un bilan approfondi, propose un plan personnalisé de soins, et assure un suivi pour limiter les complications et maintenir la qualité de vie.
Cette approche a déjà porté ses fruits : aujourd'hui, environ un cancer sur deux est guéri, contre un sur trois il y a vingt ans. Et même quand la guérison n'est pas possible, l'accompagnement adapté prolonge la vie et améliore son quotidien.
Une campagne d'affichage pour changer les mentalités
Début 2026, l'UCOG Lorraine a relancé et amplifié sa campagne de sensibilisation grand public, avec le soutien de l'ARS Grand Est. Son slogan : « À tout âge, votre super-pouvoir : agir contre le cancer ! » Un message volontairement positif, qui rompt avec la fatalité souvent associée au cancer chez les seniors.
L'affiche, distribuée auprès de toutes les pharmacies d'officine, tous les cabinets de médecine générale et tous les cabinets infirmiers de la région, intègre deux QR codes :
- l'un renvoyant vers la liste des principaux signes d'alerte,
- l'autre vers une cartographie des structures lorraines proposant une évaluation oncogériatrique.
L'action est menée en collaboration avec le DSRC Grand Est NEON, l'URPS IDEL Grand Est et l'URPS Pharmaciens Grand Est.
« À force d'entendre parler de ces signes, à un moment donné, le fils ou la petite-fille qui rend visite à mamie va lui dire : "J'ai l'impression que tu as quand même perdu du poids, il faudrait que tu ailles consulter." C'est exactement l'effet recherché », conclut le Dr Niemier.
En savoir plus
Les structures lorraines d'évaluation oncogériatrique sont consultables via le DSRC Grand Est NEON. Les professionnels de premier recours (médecins traitants, pharmaciens, infirmiers libéraux) sont également à disposition pour répondre aux questions et orienter les patients.
L'UCOG Lorraine est portée conjointement par le CHRU de Nancy et l'Institut de Cancérologie de Lorraine – Alexis Vautrin (ICL), avec le financement de l'Institut National du Cancer.
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