Grève des pompiers : « On joue avec la santé des agents »

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Depuis mardi 8 septembre et jusqu'au 20 octobre, les sapeurs-pompiers de France sont engagés dans un mouvement de grève inédit par sa durée : près de six semaines.

Publié : 10h57 par
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Dans les Vosges, la CGT du SDIS 88 dénonce des effectifs à bout, des moyens matériels vieillissants et un financement à revoir en profondeur. Kevin Sayer, représentant syndical CGT et pompier professionnel dans le département, détaille pour nous les raisons de cette colère.

Une grève calée sur l'agenda parlementaire

Le choix d'un mouvement aussi long n'a rien d'anodin. Il s'inscrit dans le contexte des méga-feux de l'été 2026, qui ont fait porter toutes les tensions sur les effectifs et les équipements des services d'incendie et de secours, explique Kevin Sayer. Mais le calendrier a surtout été pensé pour peser sur deux échéances politiques majeures.

Le mouvement démarre le jour même de la présentation du projet de loi de modernisation de la sécurité civile, censé apporter « tout un panel de réformes de la filière ». Il se poursuit jusqu'au 20 octobre, date de la première séquence de vote du projet de loi de finances. L'objectif, selon le représentant syndical, est limpide : « peser sur les budgets 2027 des SDIS et garantir des avancées réelles et financées ».

Pour Kevin Sayer, cette mobilisation ne sort pas de nulle part. Elle est le résultat d'une alerte répétée depuis des années : « c'est un signal d'alarme que l'on tire depuis des années, pour pas dire des dizaines d'années », résume-t-il, avant d'ajouter que les pompiers ont « pris de plein fouet » l'inaction accumulée sur la question des feux de forêt, un risque autrefois considéré comme exceptionnel et devenu, selon lui, un risque courant.

Kevin Sayer, représentant CGT et pompier professionnel vosgien
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang

Des pompiers en état d'usure prématurée

Interrogé sur l'état moral et physique de la profession, Kevin Sayer ne parle pas d'épuisement mais « d'usure prématurée ». Des agents en début ou milieu de carrière se retrouvent déjà fatigués par les conditions de travail, entre risques psychosociaux, troubles musculo-squelettiques et exposition à la toxicité des fumées.

Le représentant CGT pointe aussi un déséquilibre dans la rémunération : un pompier professionnel qui travaille 24 heures n'en est payé que 16, la nuit n'étant pas rémunérée, pas plus que le travail les week-ends ou jours fériés. Un paradoxe qu'il dénonce frontalement : le métier n'est toujours pas reconnu comme un métier à risque auprès de l'État (donc sans les rémunérations correspondantes) alors qu'il l'est aux yeux des assurances, qui majorent les indemnités des pompiers empruntant un crédit.

Cette accumulation de contraintes pousse, selon lui, des agents à quitter la fonction publique pour le privé après une dizaine d'années de carrière seulement, « chose qui n'arrivait pas il y a quelques années en arrière ». Sur le plan sanitaire, il regrette l'absence de toute médecine de prévention et la difficulté à faire reconnaître une maladie professionnelle chez un sapeur-pompier, illustrant son propos par l'exemple des cagoules non filtrantes utilisées lors des feux de forêt, comparables selon lui à « un bout de tissu sur le nez pour respirer ». Comme le reste de la population, insiste-t-il, les pompiers « tombent malades » et sont « soumis au cancer », d'autant plus en raison de leur activité.

Kevin Sayer, représentant CGT et pompier professionnel vosgien
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang

Volontaires en déclin, professionnels stagnants

Le volontariat n'est pas épargné. Kevin Sayer cite des chiffres sur le temps long : le département est passé de 388 sapeurs-pompiers volontaires en 1973 à 291 en 2025, soit une baisse de 25 % en un demi-siècle. Dans le même temps, le nombre de professionnels pour 100 000 habitants est resté stable, autour de 62 à 63.

Or l'activité, elle, explose : les interventions ont augmenté de 35 % au niveau national et de 19 % dans les Vosges, avec 5 000 interventions supplémentaires en cinq ans dans le département. Résultat, selon le syndicaliste : des effectifs professionnels qui stagnent, des effectifs volontaires qui reculent, et des agents « considérés comme du consommable » faute de moyens pour les protéger. « Au-delà de ne pas y arriver, on a même le sentiment qu'on n'essaye pas de les protéger », déplore-t-il.

Un déficit chiffré de 50 postes dans les Vosges

Parmi les revendications nationales de l'intersyndicale figure l'embauche de 21 000 pompiers professionnels supplémentaires, un chiffre issu d'un rapport de l'Inspection générale de l'administration (IGA) publié en 2025. Rapporté à l'échelle du SDIS 88, qui compte 150 sapeurs-pompiers professionnels, Kevin Sayer estime qu'il manque au moins 50 postes, soit plus d'un tiers de l'effectif actuel.

Il détaille un phénomène qu'il juge révélateur : entre 2022 et 2025, les recrutements sur les catégories A et B (l'encadrement) ont progressé de plus de 22 %, quand la catégorie C, celle des pompiers directement disponibles pour partir en intervention, n'a augmenté que de 2 %. Un déséquilibre qui s'observe aussi sur une période plus ancienne, 2015-2019 : la part des catégories A et B a grimpé de 25 %, tandis que celle des sapeurs-pompiers non-officiers a reculé de 5 points, passant de 97 à 92 %. Pour Kevin Sayer, le constat est sans appel : « les moyens humains directement disponibles pour les opérations de secours n'ont pas progressé au rythme de l'activité ».

Un financement jugé à l'inverse du besoin réel

Sur le volet budgétaire, le représentant syndical rappelle que sur plus de 6 milliards d'euros de budget national des SDIS, plus de 5 milliards proviennent des collectivités territoriales, dont 59 % des départements. Un système qui crée, selon lui, de fortes disparités entre territoires. « Le besoin opérationnel doit davantage déterminer le financement, et pas à l'inverse. Aujourd'hui on est à l'inverse », résume-t-il, pointant une « politique d'austérité » à l'œuvre.

Il évoque une piste à l'étude au niveau national : un financement des SDIS qui deviendrait national plutôt que départemental, afin de lisser les inégalités entre territoires confrontés à des risques comparables mais dotés de capacités financières très différentes.

Le manque de moyens se traduit aussi très concrètement sur le terrain. Kevin Sayer cite l'exemple d'un engin à pompe supprimé au centre d'intervention d'Épinal (le plus important du département), avec 5 000 interventions par an et plus de 700 départs de feu et remplacé par un véhicule parti à la retraite du centre de Gironcourt-sur-Vraine, âgé de plus de 25 ans. « On ne demande pas d'avoir des camions neufs, on demande juste d'avoir des conditions de travail respectables avec du matériel qui est adapté. Mais on demande aussi d'avoir des pompiers à mettre dans ces camions », insiste-t-il.

Une charge touristique souvent oubliée

Autre point mis en avant par le syndicaliste, plus spécifique au département : la pression exercée par le tourisme sur les effectifs spécialisés. Les Vosges accueillent chaque année 3,8 millions de visiteurs, générant environ un milliard d'euros de consommation touristique et 750 millions d'euros de retombées économiques. Cette fréquentation implique une sollicitation accrue des spécialistes du secours en montagne, des plongeurs, des équipes formées à l'accident routier ou encore des télépilotes de drones.

Or, selon Kevin Sayer, le nombre d'entraînements de ces spécialistes est réduit pour prioriser les gardes classiques, une situation qu'il juge intenable : « on ne peut pas être spécialiste à moitié ». Le risque touristique vient ainsi se cumuler au risque courant et aux feux de forêt, dans ce qu'il décrit comme un cercle vicieux : « on n'arrive plus à protéger nos agents, protéger la population, et faire face à tous ces besoins qui augmentent et qui explosent au fur et à mesure des années ».

 

Kevin Sayer, représentant CGT et pompier professionnel vosgien
Kevin Sayer, représentant CGT et pompier professionnel vosgien
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang

Une continuité des secours maintenue, une mobilisation qui s'organise

Malgré la grève, un effectif minimum reste réquisitionné ou désigné pour assurer les secours à la population, y compris lors des journées de mobilisation les plus suivies. Localement, le SDIS 88 doit participer à la grande manifestation parisienne du 29 septembre, qui doit rassembler plusieurs milliers de sapeurs-pompiers professionnels et volontaires, d'anciens pompiers retraités, ainsi que des agents de la fonction publique territoriale venus soutenir un mouvement plus large sur l'avenir du service public. Des bus sont d'ores et déjà réservés pour permettre aux pompiers vosgiens de s'y rendre.

D'autres actions locales ne sont pas exclues d'ici la fin de l'année, en fonction des discussions à venir avec la direction du SDIS, les élus et les financeurs du département.

Pour conclure, Kevin Sayer résume les attentes de son syndicat en une formule : obtenir des financements suffisants pour garantir « des conditions de travail qui sont respectables » et un effectif à la hauteur des besoins. Une revendication qu'il juge indissociable de la question sanitaire, du renouvellement du matériel, et plus largement de l'avenir d'un modèle de sécurité civile qu'il estime à bout de souffle.