Un agriculteur sur deux est sous le SMIC, une urgence ignorée par la loi

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Alors que l'Assemblée nationale s'apprête à débattre de la loi d'urgence agricole, Max Havelaar France publie les résultats de son tout premier Observatoire de la rémunération agricole équitable.

Publié : 6h20 par
Dans le Grand Est, 33% des agriculteurs perçoivent un revenu inférieur au SMIC via leur activité
Crédit : Archives MLR - Juliette Schang

43 % des agriculteurs français ne tirent pas l'équivalent d'un SMIC de leur activité. Une réalité que la loi en discussion peine à prendre en compte.

Une loi d'urgence qui se trompe d'urgence

« Cette loi est mal nommée puisqu'elle passe à côté de l'urgence », tranche Blaise Desbordes, directeur général de Max Havelaar France. Pour lui, le vrai sujet qui devrait structurer le débat parlementaire, c'est le revenu du tiers le plus défavorisé des agriculteurs français. Ces derniers sont contraints de compléter leurs revenus comme ils peuvent : pluriactivité, travail de bénévoles, emploi du conjoint…

Un déficit structurel qui s'aggrave

L'étude, fondée sur les micro-données du Réseau d'Information Comptable Agricole (RICA) sur la période 2015–2024, chiffre précisément ce qu'il manque pour garantir un revenu minimum à tous. Sur la dernière décennie, le déficit s'élevait en moyenne à 3,3 milliards d'euros par an. Sur les deux dernières années, la facture a explosé à 4,7 milliards, un niveau inédit. En parallèle, 54 % des agriculteurs gagnent moins que le salarié médian en France, et 14 % des exploitations enregistrent en moyenne un résultat négatif.

Ce que l'étude met également en lumière, c'est la persistance de la précarité : ceux qui étaient à un faible niveau de revenus il y a dix ans y sont encore aujourd'hui. L'agriculture française ne fonctionne pas selon une logique de vases communicants où les bonnes années compenseraient les mauvaises. La pauvreté, une fois installée, tend à durer.

Des inégalités selon les filières et les territoires

Toutes les filières ne sont pas logées à la même enseigne. Les céréaliers, légumineuses et oléagineux affichent 53 % d'exploitants sous le SMIC, talonnés par la filière bovine (52 %) et les filières ovines et caprines (51 %). Les arboriculteurs et maraîchers ne sont pas épargnés non plus. À l'inverse, la viticulture (38 %) et certaines grandes cultures comme la betterave ou la pomme de terre (34 %) s'en sortent un peu mieux, sans pour autant être à l'abri.

Géographiquement, les contrastes sont tout aussi marqués. L'Occitanie et la Nouvelle-Aquitaine, deux des plus grandes régions agricoles du pays, frôlent les 50 % d'agriculteurs sous le SMIC. La Corse est classée en situation critique. À l'opposé, la Bretagne affiche 31 %, soit douze points en dessous de la moyenne nationale.

Le Grand Est : mieux que la moyenne, mais pas à l'abri

Dans le Grand Est, un agriculteur sur trois soit 33 % perçoit un revenu inférieur au SMIC issu de son activité agricole. La région se situe dix points en dessous de la moyenne nationale, ce qui pourrait sembler rassurant. Blaise Desbordes tempère pourtant cet optimisme : « C'est plutôt un moindre mal. Même dans les régions où ça marche le mieux, il y a toujours un tiers qui est en grand danger et en grande précarité. »

Concrètement, ce sont près de 14 000 agriculteurs qui sont concernés dans la région. Et pour permettre à tous d'atteindre le niveau du SMIC, il manque aujourd'hui 417 millions d'euros par an, contre 229 millions en moyenne sur la période 2015–2022. Une aggravation récente significative, qui témoigne d'une dégradation sur les deux dernières années malgré des progrès de long terme : en dix ans, la part d'agriculteurs sous le SMIC a reculé de neuf points dans le Grand Est, une évolution plus favorable que la moyenne nationale.

Certaines filières restent néanmoins particulièrement exposées dans la région. C'est le cas des éleveurs bovins viande, dont 48 % ne dégagent pas l'équivalent d'un SMIC, des céréaliers et oléoprotéagineux (45 %), ou encore des exploitants en polyculture-élevage herbivores (41 %). Les éleveurs laitiers sont également concernés (34 %), quand la viticulture sous signe de qualité (23 %) et les autres grandes cultures (22 %) affichent des situations plus stables. La situation s'améliore donc globalement, mais reste fragile dans plusieurs filières structurantes du territoire.

Le prix, levier numéro un

L'Observatoire a analysé les corrélations entre revenus agricoles et plusieurs variables économiques sur des périodes pouvant atteindre trente ans : évolution des prix, des volumes produits, des flux commerciaux. La conclusion est nette : c'est le niveau des prix payés aux producteurs qui détermine le plus directement leur revenu. Produire davantage ou exporter plus ne garantit pas une meilleure rémunération.

« L'action sur le prix constitue aujourd'hui le levier économique le plus efficace pour sécuriser durablement la rémunération des agriculteurs », affirme Blaise Desbordes.

Quatre leviers concrets

Max Havelaar France ne se contente pas de dresser un état des lieux. L'ONG propose quatre pistes d'action, dont certaines sont déjà traduites en amendements soumis aux parlementaires.

La première est l'instauration de prix planchers, afin qu'aucun agriculteur ne soit contraint de vendre en dessous de ses coûts de production. La deuxième porte sur la commande publique : rendre obligatoire, dans les marchés publics, le paiement d'un prix couvrant au minimum les coûts de production et un salaire décent avec un objectif de 10 % des achats alimentaires publics réalisés à un juste prix. La troisième piste concerne les consommateurs, appelés à privilégier les produits labellisés commerce équitable dans leurs achats quotidiens. Enfin, la quatrième s'adresse aux entreprises, via un crédit d'impôt pour celles qui s'engagent à rémunérer leurs fournisseurs agricoles à un prix juste.

La loi d'urgence agricole doit être adoptée avant l'été. Pour Max Havelaar France, il reste encore le temps de remettre le revenu paysan au cœur du texte.

L'interview de Blaise Desbordes
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang