Grève dans les prisons : la maison d'arrêt d'Épinal paralysée

InfosPolitiqueSociété

Une centaine d'établissements pénitentiaires étaient paralysés lundi à travers le pays. À Épinal, surveillants et syndicats dénoncent une surpopulation critique et un sous-effectif persistant dans une maison d'arrêt à bout de souffle.

Publié : 12h17 par
Les portes de la maison d'arrêt d'Épinal sont restées closes ce lundi
Les portes de la maison d'arrêt d'Épinal sont restées closes ce lundi. Crédits : MLR - Zoé Thomas

Depuis six heures du matin lundi, les portes de la maison d'arrêt d'Épinal sont restées fermées. Une trentaine d'agents mobilisés devant l'établissement ont bloqué l'accès à l'ensemble du site : parloirs suspendus, livraisons arrêtées, extractions judiciaires annulées. Seules les urgences médicales et les enjeux procéduraux majeurs, s’il y en a eu, ont été assurées.

Ce mouvement local s'inscrit dans une mobilisation nationale d'ampleur. Selon le syndicat UFAP-UNSA Justice, près d'une centaine d'établissements pénitentiaires — sur un total d'un peu moins de 190 en France — ont été bloqués au même moment, de Fleury-Mérogis à Marseille-Les Baumettes, de Caen-Ifs à Besançon. L'appel à la grève a été lancé conjointement par les syndicats UFAP UNSA Justice, CGT et SPS-CEA.


Une trentaine d'agents pénitentiaires étaient rassemblés ce lundi devant la maison d'arrêt d'Épinal
Une trentaine d'agents pénitentiaires étaient rassemblés ce lundi devant la maison d'arrêt d'Épinal. Crédits : MLR - Zoé Thomas

Un enjeu national plus que local

« L'enjeu de cette mobilisation n'est pas réellement local, puisque les recrutements se font au niveau national. On a rencontré la direction qui a priori comprend la situation, mais malgré tout ne fait pas grand-chose parce qu'elle n'en a pas les moyens. Par contre les personnels qui seront sanctionnables, la direction n'hésitera pas, malheureusement », développe Hervé Saint-Dizier, secrétaire local du syndicat UFAP-UNSa Justice à la maison d‘arrêt d’Épinal.

En effet, les agents pénitentiaires et les surveillants ne jouissent pas du droit de grève de faire grève selon l’article L114-3 du Code générale de la fonction publique.

Hervé Saint-Dizier, secrétaire local du syndicat UFAP-UNSa Justice à la maison d‘arrêt d’Épinal
Crédit : Des propos recueillis par Zoé Thomas
Hervé Saint-Dizier, secrétaire local du syndicat UFAP-UNSa Justice à la maison d‘arrêt d’Épinal
Hervé Saint-Dizier, secrétaire local du syndicat UFAP-UNSa Justice à la maison d‘arrêt d’Épinal. Crédits : MLR - Zoé Thomas
Hervé Saint-Dizier, secrétaire local du syndicat UFAP-UNSa Justice à la maison d‘arrêt d’Épinal
Crédit : Des propos recueillis par Zoé Thomas

Une crise structurelle

À Épinal, la situation est révélatrice d'une crise structurelle. Selon les syndicats, la maison d'arrêt spinalienne accueille près de 340 détenus pour seulement 298 places théoriques. En pratique, jusqu'à vingt matelas sont posés à même le sol dans certaines cellules. Entre quinze et dix-huit postes de surveillants restent non pourvus dans la structure spinalienne. Selon Hervé Saint-Dizier, certains agents ont même des compteurs d’heures non payées. « En principe, c’est illégal. L’État travaille finalement à crédit sur le dos de ces agents dans les établissements pénitentiaires », précise-t-il.

« Ce manque est particulièrement criant en détention homme, qui est le cœur du métier. Ça se matérialise, le matin, par des feuilles d'appel où il manque régulièrement deux agents, voire trois agents, soit un quart de l'effectif qui est nécessaire. Les agents se retrouvent de fait seuls à l'étage au lieu d'être en binôme. Avec des matelas au sol, des tensions qui augmentent et l'insécurité qui est présente partout », continue le secrétaire local du syndicat UFAP-UNSa Justice à la maison d‘arrêt d’Épinal.

Nicolas, surveillant pénitentiaire et secrétaire local du SPS-CEA à Épinal
Nicolas, surveillant pénitentiaire et secrétaire local du SPS-CEA à Épinal
Crédit : Des propos recueillis par Zoé Thomas

5 000 postes vacants en France, 500 dans le Grand Est

Au niveau national, les syndicats estiment à 5 000 le nombre de postes vacants dans les prisons françaises, dont environ 500 dans la seule région Grand Est. Face à ce déficit chronique de personnel et à une surpopulation jugée hors de contrôle, la colère des agents était palpable devant les grilles.

Des tensions verbales et physique

« Les tensions et les violences sont d'abord verbales puis physiques parfois. Elles se déroulent surtout entre détenus, mais ça peut arriver que des détenus s'emportent, bousculent un personnel. Et c'est vrai que quand on est seul à l'étage, on ne se sent pas très bien », décrit Hervé Saint-Dizier, secrétaire local du syndicat UFAP-UNSa Justice à la maison d‘arrêt d’Épinal.

18h30 de travail

« Le métier devient de plus en plus dur avec le sous-effectif notamment, le non-respect de nos vies familiales parce qu'on n'a pas de repos. On est rappelé tout le temps. Les cycles de travail sont intenables, avec des rythmes matin et nuit. Sur 24 heures, on nous amène à travailler 18h30, avec les trajets, on n'a plus de vie. La surpopulation carcérale règne vraiment partout en France, mais aussi à la maison d'arrêt d'Epinal comme l'insécurité. Et la direction est plus ou moins là en soutien. Des fois, on se retrouve démunis, à gérer seul 80 détenus », déplore en colère Gabriel, surveillant pénitentiaire à la maison d’arrêt Épinal.

Un feu a été allumé devant les portes de la maison d'arrêt d'Épinal
Un feu a été allumé devant les portes de la maison d'arrêt d'Épinal. Crédits : MLR - Zoé Thomas

Leurs revendications

Les syndicats demandent un plan de résorption des vacances de postes. L’objectif selon Hervé Saint-Dizier, secrétaire local du syndicat UFAP-UNSa Justice à la maison d‘arrêt d’Épinal « réussir à remettre  peu près le bateau à niveau et que l’on puisse retravailler sereinement dans le système tel qu’il est ».

« On nous parle de création de prison, d’augmentation des places. C’est un non-sens étant donné la situation dans laquelle se trouve l’administration pénitentiaire », fustige-t-il.

Nicolas, surveillant pénitentiaire et secrétaire local du SPS-CEA à Épinal décrit une prison pleine comme un œuf : « Le quartier arrivant est complet, le quartier isolement est complet, c’est la même chose au quartier disciplinaire. Vu qu'il y a beaucoup de personnes détenues, ça engendre de la violence. On supporte tout ça tous les jours. En plus, on a des collègues qui reviennent pour les heures supplémentaires, qui sont présents tout le temps, et les agents sont épuisés. Il nous faut absolument du monde pour gérer cette population qui devient de plus en plus violente ».

« On se sent utile à la société »

« C’est un milieu qui est refermé, on n'a pas les meilleurs, mais quand même, on se sent utile à la société, parce qu'il faut le faire. Nous voulons que les dirigeants prennent conscience que le métier est dur, et puissent travailler pour qu'il soit plus attrayant pour les autres personnes qui puissent venir plus tard », explique Gabriel, surveillant pénitentiaire à la maison d’arrêt Épinal.

Gabriel, surveillant pénitentiaire à la maison d’arrêt Épinal
Gabriel, surveillant pénitentiaire à la maison d’arrêt Épinal
Crédit : Des propos recueillis par Zoé Thomas

Les chiffres de l’administration pénitentiaire

Selon l’administration pénitentiaire, contactée par la rédaction, « au 1er janvier 2026, la maison d’arrêt d’Épinal comptait 325 personnes détenues pour 304 places théoriques, soit un taux d’occupation de 106,9% ».

« Afin de préserver les conditions de travail des personnels pénitentiaires et d’assurer une prise en charge adaptée des personnes détenues, des transferts sont organisés chaque semaine vers des établissements pour peine de la direction interrégionale des services pénitentiaires du Grand Est, en lien étroit avec les autorités judiciaires », affirme l’administration pénitentiaire.

À l’échelle nationale, le taux d’occupation moyen en maison d’arrêt est de 165,3% au 1er janvier 2026.

Les statistiques mensuelles de la populations pénale sont publiées et actualisées chaque mois sur le site du ministère de la Justice : Statistiques mensuelles de la population détenue et écrouée | Ministère de la justice


Une réunion prochaine avec le directeur du cabinet du Garde des Sceaux

Le mouvement a finalement été suspendu en fin de journée lundi.

L'UFAP UNSA Justice, la CGT et le SPS-CEA ont annoncé qu'ils seraient prochainement reçus par le directeur de cabinet du Garde des Sceaux. Une réunion qui devra répondre à des revendications concrètes : recrutements, amélioration des conditions de travail, plan d'urgence sur la surpopulation carcérale.

À retenir

Si aucune avancée concrète n'est obtenue lors de cette rencontre, les syndicats n'excluent pas de reprendre le mouvement. La situation dans les prisons françaises n'ayant pas évolué depuis plusieurs mois (voire années), la menace d'une reconduction reste entière.