Remboursement dentaire en baisse : « Une médecine à deux vitesses », dénonce l'Union dentaire dans le Grand Est

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Un décret publié le 21 août dernier prévoit qu'à partir du 1er janvier 2027, la Sécurité sociale remboursera moins bien les soins dentaires. Une mesure qui provoque la colère des chirurgiens-dentistes, à l'image de Jean Drapp, porte-parole de l'Union dentaire pour le Grand Est, qui redoute l'apparition d'une médecine réservée aux patients les plus aisés.

Publié : 7h47 par
« Une médecine à deux vitesses », dénonce l'Union dentaire dans le Grand Est

C'est un décret passé presque inaperçu qui fait aujourd'hui trembler la profession dentaire. Signé le 21 août par le Gouvernement Lecornu, le texte prévoit qu'à compter du 1er janvier 2027, la part des soins dentaires prise en charge par l'Assurance maladie va diminuer. Concrètement, le remboursement de la Sécurité sociale, actuellement fixé à 60 % pour les soins courants, pourra descendre à 50 %, voire 40 % pour certains actes. La différence sera transférée aux complémentaires santé et, in fine, aux patients eux-mêmes.

Jean Drapp, chirurgien-dentiste à Épinal et porte-parole de l'Union dentaire pour le Grand Est, n'a pas appris la nouvelle par les canaux officiels. « Nous avons appris ça de façon fortuite », confie-t-il. Une méthode qui passe mal auprès d'un syndicat qui dénonce une décision prise « sans concertation » avec les organisations professionnelles.

Jusqu'à 490 millions d'euros transférés

Selon les calculs de l'Union dentaire, ce basculement pourrait représenter une économie budgétaire allant jusqu'à 490 millions d'euros pour l'Assurance maladie. Une somme qui ne disparaît pas : elle est simplement déplacée. « Cette différence sera transférée au complémentaire santé », résume Jean Drapp, « ce qui sera basculée dans le privé ou directement qui atteindra le portefeuille des ménages. » Autrement dit, les mutuelles devront combler l'écart, avant de répercuter tout ou partie de cette charge sur les cotisations de leurs assurés.

Le panier « 100 % Santé », qui garantit aujourd'hui un accès sans reste à charge à certains soins et prothèses, reste pour l'instant inchangé. Mais Jean Drapp redoute que cette digue ne cède à son tour : « Il est clair que des soins qui actuellement entrent dans le panier 100 % santé vont être supprimés, il va y avoir un déremboursement de ces soins. »

Une décision prise sans concertation
Jean Drapp, porte-parole du syndicat l'Union dentaire pour le Grand Est
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang

Le spectre d'une « Sécu minimale »

Pour l'Union dentaire, le vrai danger est ailleurs : dans la fracture sociale que cette réforme pourrait creuser. « Il va y avoir une création d'une sécu dite minimale associée à des surcomplémentaires chers pour accéder aux soins, ce qui va pénaliser les patients selon leur revenu », explique le porte-parole régional du syndicat.

Une inquiétude qu'il résume sans détour : « Il va y avoir une médecine à deux vitesses, ça c'est clair, elle existe déjà. La médecine des riches, celle de ces gens qui pourront se payer ces surcomplémentaires, et puis la médecine de ceux qui ne pourront pas — et ça va encore aggraver ce différentiel qui est actuellement notre fléau. »

Un cercle vicieux redouté pour la santé publique

Au-delà de la question financière, Jean Drapp met en garde contre un effet pervers bien connu en santé publique : plus les soins coûtent cher, plus les patients renoncent à se soigner, ou reportent leurs visites chez le dentiste. « Les soins médicaux plus coûteux actuellement dissuadent aussi les patients de se faire soigner. À terme, ça peut s'avérer plus onéreux pour le système de santé », alerte-t-il, évoquant l'apparition de pathologies plus graves, donc plus coûteuses à traiter.

Un enjeu que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) elle-même reconnaît, en plaçant la santé bucco-dentaire au cœur de la santé globale dans son plan stratégique 2023-2030. Jean Drapp illustre ce lien par un exemple concret, celui des résidents d'Ehpad : « Une personne qui peut se nourrir correctement est aussi une personne qui va vivre plus longtemps (...) Quand vous leur enlevez la possibilité de manger correctement, vous voyez aussi ces gens péricliter. »

Le risque d'une médecine "pour les riches" selon l'Union dentaire
Jean Drapp, porte-parole du syndicat l'Union dentaire pour le Grand Est
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang

Retrait du décret et recours au Conseil d'État

Face à cette réforme, l'Union dentaire ne compte pas se contenter de communiqués. Le syndicat a lancé cette semaine une campagne nationale d'information et formule une série de revendications précises : retrait pur et simple du décret, évaluation de son impact sur le renoncement aux soins dentaires, étude de ses conséquences sur les ménages modestes et sur les inégalités territoriales d'accès aux soins, et mise en place d'une véritable stratégie nationale de santé bucco-dentaire fondée sur la prévention plutôt que sur l'augmentation du reste à charge.

Le syndicat a également annoncé son intention de déposer un recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d'État afin de faire annuler la mesure.

« Le gouvernement semble estimer que les soins dentaires sont des soins secondaires qui ne méritent pas d'être correctement remboursés », déplore Jean Drapp. Une manière, selon lui, de « raboter » le budget de la santé bucco-dentaire au détriment, à terme, des patients les plus fragiles.

Un afflux dans les cabinets, puis un désert ?

Si rien ne change d'ici la fin de l'année, Jean Drapp anticipe un scénario en deux temps. D'abord, une ruée vers les cabinets dentaires, les patients cherchant à se faire soigner tant que l'ancien taux de remboursement s'applique encore. Puis, une fois la réforme entrée en vigueur au 1er janvier 2027, un désengagement progressif des patients, freinés par le coût des soins. « On va voir les patients délaisser les cabinets, ça c'est évident », prévient-il.

Reste une question, pour l'instant sans réponse : celle du comportement des complémentaires santé elles-mêmes. Accepteront-elles d'absorber ce différentiel de remboursement, ou le répercuteront-elles sur les cotisations de leurs assurés ? « Ça on le verra dans le futur », conclut prudemment le porte-parole de l'Union dentaire dans le Grand Est.

Le syndicat veut riposter politiquement et juridiquement
Jean Drapp, porte-parole du syndicat l'Union dentaire pour le Grand Est
Crédit : Des propos recueillis par Juliette Schang